Emilie Bonaventure et ses tiroirs malicieux

par Leslie Picardat

Emilie Bonaventure a prévenu ; elle aime les réponses à tiroirs («ces fameux tiroirs, les uns sur les autres, comme ceux d’un semainier ») tant dans son discours que dans ses décors et scénographies qu’elle conçoit pour des galeries d’art, restaurants, boutiques, résidences et appartements privés. Très présente sur le terrain du marché de l’art, Émilie Bonaventure est réputée pour ses scénographies de stands, qu’elle crée à l’occasion des plus grandes foires d’art, Design Miami/Basel, la Biennale des antiquaires, le Pavillon des arts et du design – lauréate du prix du stand au PAD à Paris (2008 et 2015) et Londres (2011) pour la Galerie Jacques Lacoste. En avril dernier, une première collaboration et scénographie avec la très pertinente Stephen Friedman Gallery à Londres (www.stephenfriedman.com). Pour les 10 ans de son agence be-attitude, elle a ouvert une boutique « Personnel & friends » à Paris, où son goût pour l’objet mêle du mobilier, du luminaire chinés, vintage et des éditions contemporaines. Elle nous reçoit dans ce nouvel espace qui reflète sa personnalité.

Comment vous définissez-vous ?

Décorateur-scénographe. Je me présente aussi comme architecte d’intérieur pour que les gens comprennent mais c’est, à mon sens, plus restrictif. Pour exercer mon métier, il faut être aussi acheteur de mobilier et « créateur d’ambiance ».

Le déclic ?

À 14 ans. J’étudiais au Lycée technique avec une spécialité arts appliqués en design, packaging. Après mon bac à 17 ans, j’ai poursuivi en histoire de l’art à l’École du Louvre, et travaillé comme assistante de galerie, puis pour l’architecte Chahan Minassian.

Votre style, votre approche du décor ?

J’aborde l’espace par l’objet, point de démarrage. Je ne cherche pas à imposer un style à tout prix, un « style signature » qui commencerait par moi. J’aime partir de l’objet pour raconter une histoire.

Je privilégie l’histoire, le récit derrière l’objet. J’ai parfois des clients qui commencent par me dire qu’ils détestent le vert ou la couleur bleue et qui, par la suite, finissent par changer d’avis. Il faut comprendre pourquoi on en est arrivé là. C’est un métier très thérapeutique pour tout le monde finalement. Il n’y a pas de mauvaise couleur. Je ne pense pas en termes de beau ou laid.

 Quelle est la tendance ?

  « Ça dépend ». Paris, New-York, Ibiza, Stockholm, rien à voir. La réponse ne sera pas la même suivant la foire, le pays, l’esthétique changeante, le public.

L’humour, le jeu et l’inconscient sont à l’origine de bien des créations. Pour vous donner une anecdote, « les premières années de collaboration avec la galerie Jacques Lacoste, un jeu ludique avec Jacques consistait parfois à inventer des histoires, dissimulées dans le décor. Le Jeu est revenu de manière plus ou moins consciente comme une résurgence en 2009 au PAD à Paris et en 2015 à Art Basel dans un décor autour de Mallet-Stevens. J’avais choisi pour le sol une couleur corail et blanc.

Voyez, le design, c’est aussi ça. J’aime l’humour, les jeux de mots et mots d’esprit – rire de bon cœur. Je suis moi-même très bon public ».

 Vous inaugurez aujourd’hui «Personnel & friends », une nouvelle boutique, comment repérez-vous vos objets ?

Dès que je peux, je chine, j’achète… c’est une quête perpétuelle… aux puces, dans les salles de vente. Sans le marchand, le collectionneur loupe une étape. Le marchand a un œil ; il repère et fait le tri. Je fonctionne au coup de cœur. Pas de limites, si ce n’est le budget, avec pour modèle, Colette [boutique au 213 rue Saint-Honoré, 75001 Paris]. Pour les pièces manufacturées, je sélectionne 3 -4 pièces par maisons. Chez Menu, marque danoise de design, je choisis une table ou quelques pièces de vaisselle suivant les collections. Le choix est sélectif. Pour ma boutique, j’ai voulu des prix accessibles. Un achat est un « investissement » très personnel ; il se fait parfois l’écho d’un souvenir.

 Parlez-moi de votre travail récent pour la Galerie Stephen Friedman à Londres ?

Une proposition inattendue, menée dans l’urgence et la frénésie. Le sujet était intéressant : créer à la Friedman Gallery, une galerie factice, prénommée « Galerie de l’époque » –, située à la fin des années 50 à Paris, avec une sélection d’œuvres d’art moderne et plus contemporaines [27 artistes internationaux représentés, parmi lesquels Picasso, Juan Gris, Calder, Jean Arp, Lucio Fontana, Isa Genzken, Gego, Jiro Takamatsu…]. En jouant sur la temporalité, la démarche était d’instaurer un dialogue et de faire naître des correspondances. Trouver le mobilier – Alain Richard et Jacques Dumond – et assurer la pertinence de l’accrochage revenaient à la partie scénographie dont j’étais en charge. Sur l’importance du « sourcing », je pouvais m’appuyer sur un réseau de connaissances et de galeristes parisiens comme Thomas Fritsch (Artrium), Jacques Lacoste ou Pascal Cuisinier. 

Quel regard portez-vous sur l’évolution du marché de l’art ?

A 19 ans, je travaillais comme assistante d’Antoine Broccardo, à la Galerie Alb antiquités. Je percevais la relation avec le client comme sérieuse mais décontracté et complice. « J’ai crée ma boutique avec le souvenir de cette spontanéité de l’achat et du plaisir recherché, essentiel”. Le client, collectionneur-amateur, venait se faire plaisir en achetant à des prix raisonnables À 500 frs, c’était possible. Aujourd’hui, je regrette qu’on commence à parler du prix avant de parler de l’objet… que les collectionneurs se détournent des galeries pour aller dans les maisons de ventes ou faire leurs achats sur internet. Pour moi, les grandes salles internationales, c’est « boring ». Dans la galerie, une relation humaine se crée, une reconnaissance… je suis une militante des galeries… je privilégie le contact avec l’objet plutôt que le catalogue d’objets.

 

 Le métier de décorateur-scénographe ?

Il est toujours présent au sein des galeries, la mise en valeur de l’objet par la scénographie va contribuer à valoriser une œuvre mais il pâtit des difficultés financières des galeristes. Bien qu’elles se multiplient, les foires d’art ne sont plus commercialement dans une phase ascendante.

 Quels sont vos projets, vos chantiers en cours, vers une clientèle plus internationale ?

Je voyage beaucoup…

Pour mes projets en cours : le PAD London en octobre. The Salon Art+Design, une nouvelle foire à New York en novembre, avec Thomas Fritsch pour la galerie Artrium. Art Basel Miami en décembre. Puis, l’univers food, avec de nouvelles collaborations, dont le chef Grégory Marchand.

 Votre actu ?

« La lumière parle », une exposition en préparation au Marché Dauphine à Paris, du 19 septembre au 8 novembre prochain, avec des objets vintage et contemporains, mis en dialogue. Le sujet est la lumière comme objet. Puis, une conférence « Design au féminin » prévue au Silencio le 11 septembre prochain, aux côtés de Dorothée Meilichzon, Designer de l’année 2015 au salon Maison & Objet de septembre, et la journaliste Marion Vignal. Une belle initiative avec au programme : les femmes architectes et décoratrice d’intérieur.

 Vos modèles ?

Antoine Broccardo, beaucoup de talent et d’audace, complet. Ensemblier. Mon parrain vraiment.Je suis sensible aux personnalités charismatiques, qui m’impressionnent et m’effraient en même temps. J’ai beaucoup d’admiration pour Andrée Putman. J’aime son univers en noir et blanc. Je suis amusée par sa carrière commencée après 50 ans et sensible à sa manière de mettre en valeur des œuvres d’art contemporain.  Il y a Guy Cogeval aussi, directeur du Musée d’Orsay, très bon orateur, dont j’ai retenu l’enseignement, une vision de la transversalité, des résonnances, forte.

Ce sont des gens qui habitent l’espace…

Votre lieu rêvé, à investir et raconter ?

Un musée ! J’aimerais beaucoup réaliser la scénographie d’une exposition ; ce serait un grand bonheur personnel. Me situer dans une proposition d’accrochage par résonnances d’objets, moins liée au marché et à la commercialité de l’œuvre. Au musée, on vend de la pédagogie et de la surprise. L’accrochage est plus libre. Des allers-retours se font entre histoire de l’art et scénographie… On rejoint la fonction de curateur. Et un hôtel bien sûr !

Quelles sont vos découvertes récentes ?

En vérité, je n’ai pas beaucoup de temps. Une table et une adresse, mais tout dépend de la situation (tête-à-tête, moment familial…). Le bar-restaurant L’Entrée des artistes à Paris, ambiance cocktail et cuisine gastronomique. Le cadre est bien dessiné. Il y a là une vraie atmosphère. Et même s’il y a du bruit, on peut tout de même se susurrer des mots d’amour.

Autre adresse nouvellement incontournable : Untitled, le restaurant du Whitney Museum de New-York, design(é) par Renzo Piano, avec pour chef Michael Anthony. Là, tout est incroyable. J’apprécie la cuisine et la démarche de ce chef « classique », ultra sophistiqué, mentor en cuisine de Grégory Marchand, il est aujourd’hui projeté dans un décorum ultra dépouillé et radical avec sa charpente et ses poutres en bois, issu du Gramercy Tavern. On sous-estime souvent l’impact du décor qui change les gens… mais quand il y a véritablement « un pilote dans l’avion », le décor devient une musique, une scénographie qui ne vise plus à combler un manque. Il vient en soutien à l’art culinaire. Une scénographie est une orchestration ultra subtile.

 Quel petit plat aimez-vous concocter pour vos amis ?

Différentes recettes de pâtes… mais l’un des moments que je préfère quand je reçois des amis, c’est les courses à faire avant de passer en cuisine ; j’aime partir en quête de produits originaux et de saison, attentive aux provenances.

 Votre hobby ?

La gastronomie. Faire travailler mon palais quand je ne travaille pas. J’aime manger, analyser, décortiquer… j’ai véritablement l’âme d’une critique gastronomique.

J’oubliais… la mode ! J’adore faire du shopping, surtout quand je voyage à Londres, New-York ou Bruxelles, chez J. Crew, Jigsaw, Bellerose, que j’aime mixer avec Prada ou Comme des garçons…

 Un objet que vous aimeriez voler ?

Un truc dans les Joyaux de la Couronne d’Angleterre. Un diadème de princesse ou quelque chose comme ça… Mon côté « fille » qui s’exprime.

Votre dernier coup de cœur pour une pièce vintage ?

Une chaise de Rei Kawakubo en métal tubulaire chromé noir et cuir… qui se marierait d’ailleurs très bien avec ces pièces de Marcel Breuer, présentées à la boutique.

 Votre objet fétiche, porte-bonheur ?

Ma montre Chanel [collection J12 en céramique noire] offerte par mes amis pour mes 30 ans. Contrairement à ce que disent mes amis, je soutiens être extrêmement ponctuelle.

 Rendez-vous chez :

Personnel & friends, 22 rue Milton 75009 Paris

info@be-attitude.net